Des habitants de Tombouctou sauvent des manuscrits des mains des terroristes

Timbuktu-superJumbo
Vendredi 1 février 2013, Abdoulaye Cissé, qui vit dans la région de Tombouctou, tient un livre à l’institut Ahmed Baba, où repose l’une des collections les plus précieuses au monde de manuscrits anciens, à Tombouctou, au Mali . (AP Photo / Harouna Traoré, File)

Par: Rukmini Callimachi (AP)

Tombouctou, Mali (AP) – Pendant huit jours, après que les islamistes aient mis le feu à l’une des collections les plus précieuses au monde de manuscrits anciens, l’alarme à l’interieur du bâtiment a retentit. C’était un étrange bip répétitif, un cri des entrailles de la bibliothèque blessée qui fit le tour du monde.

Les extrémistes liés à Al-Qaïda qui ont saccagé l’institut, voulurent porter un coup final au Mali, dont ils avaient tenu la moitié nord pendant 10 mois avant de se replier face a l’avancée militaire française. Ils ont aussi voulu porter une attaque au monde, notamment à la France, dont la capitale abrite le siège de l’UNESCO, l’organisation qui a reconnu et élevé les monuments de Tombouctou à sa liste de sites du patrimoine mondial.

Donc, en partant, ils ont mis le feu à l’ Institut Ahmed Baba pour l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Islamique, dans le but de détruire un patrimoine de 30.000 manuscrits qui datent du 13ème siècle.

«Ces manuscrits sont notre identité», a déclaré Abdoulaye Cissé, directeur par intérim de la bibliothèque. «C’est grâce à ces manuscrits que nous avons pu reconstituer notre propre histoire, l’histoire de l’Afrique. Ce qui prouve que nous avons eu une histoire se trouve ces documents. »

Les premières personnes ayant repéré la colonne de fumée noire le 23 janvier dernier, ont été les résidents des maisons autour de la bibliothèque, et ils se ruèrent pour prévenir les employés de l’Institut. Les relieurs, restaurateurs de manuscrits et les agents de sécurité qui travaillent pour l’Institut fondirent en larmes en apprenant la nouvelle. L’une des seules personnes à ne pas réagir ainsi fut Cissé, le directeur par intérim, qui pendant des mois avait gardé un secret. Depuis l’an dernier, lui et une poignée d’associés avaient conspiré pour sauver les documents si importants pour cette ville vieille de 1000 ans.

En Avril, quand les rebelles, qui prêchent une version radicale de l’islam, arrivèrent dans cette ville, faisant tourbillonner le sable sous leurs 4×4, l’Institut était en train de déplacer la collection dans un nouveau bâtiment ultra-moderne en construction. Les combattants réquisitionnèrent le nouveau centre, le transformant en un dortoir pour l’une de leurs unités de combattants étrangers. Cissé explique qu’ils ne se rendirent pas compte qu’ environ 2.000 manuscrits avaient été déplacés, la majeure partie de la collection restant à l’ancienne bibliothèque.

Les islamistes arrivèrent, comme ils l’ont fait en Afghanistan, avec leur propre interprétation stricte de l’Islam, et avec l’intention de se débarasser de ce qu’ils considéraient comme la vénération d’idoles au lieu du culte d’Allah. Durant les 10 mois d’occupation, ils détruisirent une grande partie de l’identité de cette ville légendaire, en commençant par les mausolées de leurs saints, qui furent réduits en cendres. Les combattants enturbannés exigérent que les femmes cachent leurs visages et effacèrent leurs images des panneaux publicitaires. Ils fermèrent les salons de coiffure, de maquillage et interdirent la musique locale.

Leur dernier acte avant de s’enfuir, fut de passer par la salle d’exposition de l’institut, ainsi que par le laboratoire de chaux utilisé pour restaurer les parchemins séculaires. Ils saisirent les livres et les brûlèrent. Cependant, ils n’ont pas pris la peine de chercher le vieux bâtiment, où un homme âgé nommé Abba Alhadi a passé 40 de ses 72 ans à prendre soin de manuscrits rares. L’homme, illettré, qui marche avec une canne et ressemble à un personnage de la Bible, était la parfaite diversion pour les islamistes. Ils supposèrent, à tort, que les personnes formant l’élite de la ville, éduquées en Europe, seraient celles qui tenteraient de sauver les manuscrits. Alors, en Août dernier, Alhadi commenca à remplir des milliers de livres dans des sacs de riz et de mil vides. La nuit, il chargea les sacs de mil sur le type de chariot utilisé pour empiler les cartons de légumes sur le marché. Il les poussa à travers la ville et les empila dans un camion et sur le dos de motos, qui les conduisirent au bord du fleuve Niger. De là, ils descendirent vers la ville malienne de Mopti dans un « pinasse », une espèce de canot étroit. Puis ils furent déplacés de Mopti, la première ville contrôlée par le gouvernement, vers la capitale du Mali, Bamako, à plus de 600 miles (1000 kilomètres) de là.

«J’ai passé ma vie à protéger ces manuscrits. Cela a été l’œuvre de ma vie. Et j’ai dû me résoudre au fait que je ne pouvais plus les protéger ici », déclara Alhadi. « Cela m’a profondément touché, mais je me suis en consolé en sachant qu’ils ont été envoyés dans un endroit sûr. »

Il a fallu deux semaines, en tout, pour faîre disparaître la majeure partie de la collection de l’ancien bâtiment , environ 28.000 textes traîtant de théologie, d’astronomie, de géographie et plus encore. Il n’y avait rien à faire pour les 2.000 documents qui avaient déjà été transférés à la nouvelle bibliothèque, et qui se trouvaient dans les salles d’exhibition, l’atelier de restauration et dans un coffre au sous-sol. Cissé se consola en sachant que la plupart des textes dans la nouvelle bibliothèque avaient été numérisés.

Tout de même, lorsque son personnel l’informa de l’incendie, il ressentit un pincement au coeur. La nouvelle bibliothèque est logée à l’intérieur d’un bâtiment moderne, dont les murs de refend sont construits pour ressembler aux maisons en terre séchée de Tombouctou. Cissé, malgré son anxiété, entra par la porte de derrière dans la matinée du 24 janvier. L’alarme retentissait toujours. Les boîtes de manuscrits vides étaient éparpillées sur le sol à l’extérieur dans la cour. Il ne restait que quelques cendres. Cissé entra ensuite dans la bibliothèque. Les vitrines de la salle d’exposition étaient vides. Vide aussi était l’atelier de restauration des manuscrits, ses tables blanches recouvertes de poussière. Les manuscrits laissés avaient disparu. Mais le bibliothécaire savait que le gros des livres se trouvait dans une salle de stockage dans le sous-sol. Avec l’alarme hurlant toujours, il descendit les escaliers sombres. La chambre avait été fermée. Et il avait trop peur de l’ouvrir, parce que le maire de Tombouctou avait averti les habitants que les rebelles avaient piégé les bâtiments stratégiques. Il attendit donc.

642837-francois-hollande-avait-declare-vendrediLe 28 janvier, une colonne de troupe française de plus de 600 personnes arriva dans la ville. Le même jour, les militaires vinrent inspecter l’institut. Ils inscrivèrent en rose le mot « OK » en face de chaque chambre deminée. Ils forcèrent la porte verrouillée. Lorsque la porte fut ouverte, Cissé ressentit comme si sa poitrine était sur le point d’exploser. Ils allumèrent leurs torches dans l’obscurité. Dans les poches de lumière, il réussit à voir les petits paquets de parchemins placés sur les étagères. Ils étaient là où il les avait laissés il y a près d’un an, dans une salle que les islamistes n’avaient jamais découverte. Le directeur général de l’UNESCO a visité la bibliothèque endommagée aux côtés du président français, François Hollande, qui fit une entrée triomphale à Tombouctou. Elle a décrit les manuscrits comme un trésor mondial. «Ils font partie de notre patrimoine mondial», a déclaré Irina Bokova. «Ils sont importants pour toute l’Afrique, ainsi que pour l’ensemble du monde. » Cissé estime que ce qui a été perdu, est inférieur à 5 pour cent de la collection Ahmed Baba. Quels textes ont été brûlés n’est pas encore connu.

Il souligne que tous les manuscrits qui datent de plus de 700 ans, sont irremplaçables. Ils sont écrits à la main dans une variété de scripts, et intégrent des illustrations fleuries dans le texte. La collection n’est elle-même qu’une partie des quelques 101.820 manuscrits conservés dans les bibliothèques privées ici, le produit de la confluence des routes caravanières qui traversaient Tombouctou et ainsi favorisé un vaste réseau commercial, y compris pour les livres. Parmi les plus précieux sont le Tarikh al-Soudan et le Tarikh al-Fattash, des chroniques qui décrivent la vie à Tombouctou pendant l’empire Songhaï au 16ème siècle. « Nous avons perdu beaucoup de nos richesses. Mais nous avons également pu en sauver beaucoup, et pour cela je suis fou de joie », a déclaré Cissé. «Ces manuscrits représentent qui nous sommes …. J’ai sauvé ces livres au nom de Tombouctou d’abord ,parce que je suis originaire de Tombouctou. Puis je l’ai fait pour mon pays. Et aussi pour toute l’humanité. Parce que la connaissance est pour toute l’humanité ».

___ Transmis par Françoise Hanssen-Bauer

Director of Collection management

Nasjonalmuseet for kunst, arkitektur og design
The National Museum of Art, Architecture and Design
P.b 7014 (St. Olavs plass),  NO-0130 Oslo

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