L’arbre qui cache la forêt ?

 Le 5 février, la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, a présenté sa réforme du collège et a ainsi provoqué une tempête dans un verre d’eau. Comme l’écrit un site de droite: « De nombreux Français ont appris avec consternation l’attaque en règle qui se déploie actuellement contre l’orthographe traditionnelle ». Evidemmnent, ce site parle du ministre et non de la ministre (c.à.d. Mme le ministre).

Petit retour en arrière

​Depuis le 17e siècle, il y a eu de nombreux projets de réforme de l’orthographe. Par exemple sous la révolution, le projet Daunou pour faire du français «une authentique langue républicaine» en 1793. Ou bien plus tard, le projet F. Brunot en 1906 « pour rendre l’écriture accessible au plus grand nombre ». Mais aucun de ces projets n’aboutit. Ils se heurtent à l’opposition des ministres à qui cela fait peur, des élites conservatrices et de tous ceux qui refusent de changer leurs habitudes: défendre l’orthographe en usage, c’est défendre un patrimoine et le prestige de la littérature française; refuser une telle réforme, c’est « défendre la patrie », selon certains, « défendre notre culture et l’identité de notre nation » !

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Les derniers projets de réforme sont ceux de N. Catach, qu’elle présente dans plusieurs livres dans les années 70, et le candidat Mitterand s’y intéresse et fait des promesses. Mais une fois élu président de la République (en 1981), il recule lui aussi, comme ses prédécesseurs… Les socialistes de l’époque adoptent quand même une timide réforme de la féminisation des noms de métiers et professions (ex.: une doyenne, une professeur, une chef, une ministre), en 1986, et qui est complétée en 1996.

​Il faut attendre l’initiative de Michel Rocard et 1990 pour qu’une timide réforme de l’orthographe soit finalement acceptée par l’Académie française à titre d’essai. Ce n’est pas une vraie réforme, on peut continuer à écrire comme avant, et les « rectifications » sont facultatives. Les principales rectifications portent surtout sur les accents et l’orthographe des mots composés. Les principaux dictionnaires (Robert et Larousse) adoptent en partie ces rectifications, ou donnent les 2 graphies (l’ancienne et la variante nouvelle), mais les éditeurs, par prudence, ne changent rien. Par contre, cette réforme passe comme une lettre à la poste en Belgique ou au Québec.

En 2008, le Ministère la mentionne dans les textes officiels de l’Éducation nationale, et on se remet à y croire. Espoir déçu. Comme le note un rapport de 2010: « Les maisons d’édition scolaire tentent de mettre à jour leurs manuels. Mais, le plus souvent, la réforme est appliquée modérément en tenant compte de l’usage. » Langue de bois pour bien préciser que la réforme n’est pas appliquée. Elle est enterrée, alors même que ce n’est pas une vraie réforme mais un simple toilettage.

Une réforme de gauche ?

Oui, bien sûr, et la droite dénonce une réforme « idéologique ». La droite a toujours été contre toute réforme de l’orthographe: elle défend « les traditions » et l’inégalité. Comme on pouvait le lire sur les banderoles des opposants à Mme Najat Vallaud-Belkacem: «Tous égaux, tous incultes». Et ce n’est pas un hasard si les tenants d’une réforme de l’orthographe avaient misé sur le candidat Mitterand en 1988. Le rapport entre l’orthographe et la politique peut sembler flou à certains, ce dont ont profité tous les gouvernements à qui une réforme faisait peur: ce n’est pas le ministère de l’Education qui fait l’orthographe en France. Ceci pour la théorie. Michel Rocard et Najat Vallaud-Belkacem en ont fait une démonstration pratique…

On peut penser que ce n’est pas le moment de s’occuper de ce genre de choses alors que d’autres sujets sont beaucoup plus graves et pressants, comme l’ont souligné certains opposants: « l’arbre qui cache la forêt ». Je pense que non seulement ce n’est pas le mauvais moment, mais que Hollande aurait dû le faire dès son entrée en fonction, et qu’il devait aller plus loin en lançant une véritable réforme de l’orthographe. Il a toujours indiqué que sa priorité était la lutte contre le chômage. Or, on sait bien que chômage et « décrochage scolaire » sont liés.

Enfin, c’est le moment aussi parce que les Français n’écrivent plus à la main. C’est fini depuis longtemps. Ils écrivent maintenant uniquement sur des claviers d’ordinateurs ou de téléphone, et massacrent l’orthographe traditionnelle dans leurs textos (souvent volontairement, pour protester contre notre orthographe!):

Alors, soyons un peu réalistes, espérons que la réformette sera enfin appliquée, 26 ans plus tard, et surtout, qu’une vraie réforme soit enfin mise en chantier !
Pierre Lederlin

Membre du Bureau de FdM-ADFE Norvège

Titulaire des Palmes académiques

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