Quartiers de noblesse

        Il y a un an, à l’occasion de l’élection présidentielle, est ressortie l’expression « la société civile ». Ça a commencé avec Charlotte Marchandise, la rennaise qui a remporté Laprimaire.org. Mais elle n’a pas obtenu ensuite les 500 parrainages nécessaires pour se présenter. L’étiquète « société civile » s’est donc libérée, Macron s’en est emparé plus vite que Mélenchon, il l’a employée à tours de bras pour en faire son label, puis, pour les législatives, il a sorti « issu de la société civile ».
        « Civil » s’opposant à « militaire » ou « religieux » en français standard, il a fallu expliquer au bon peuple ce qu’on entendait par là. Charlotte Marchandise se définissait comme une Française « comme tout le monde », une « candidate citoyenne », et expliquait l’expression comme « hors des partis ». On comprend pourquoi Macron et Mélenchon, qui n’avaient pas leur propre parti à l’époque, ont sauté sur l’expression. Mais cela ne réglait pas les problèmes du bon peuple, et de nombreux auditeurs de France Inter ou lecteurs de journaux demandaient ce que voulait dire « issu de la société civile ».
        Des journalistes un peu trop cultivés ont alors expliqué à leurs lecteurs que l’expression vient d’Aristote, qu’elle a été reprise et théorisée par Thomas Hobbes et John Locke, puis Rousseau, Hegel, Karl Marx, Habermas, Vaclav Havel, et même l’Union européenne. Diable! E. Macron se met dans le même sac qu’Aristote, Rousseau et Marx ! Il fallait quand même calmer le jeu, et il fallait surtout préciser au bon peuple qu’on ne se référait pas à tous ces gens-là, car on n’était pas élitistes, loin de là. C’était bien sûr une notion ambigüe, ambigüité assumée, mais irritant le bon peuple qui demandait donc encore des explications.
        Macron, agacé par tant d’incompréhension, a fini par lâcher « la société civile, c’est à dire le peuple », et les journalistes de la radio d’emboiter pendant plusieurs semaines: « la société civile, c’est à dire la France profonde ». On se retrouve ainsi plongés dans le monde illusoire du mythe de la caverne de Platon (La République). Geluck, par un raccourci saisissant, aurait dit « c’est à dire les spéléologues ».

(Source: P. Geluck, le chat est content (Casterman, 2000)

        Restait le « issu de ». Sous l’ancien régime, on exhibait ses quartiers de noblesse, c’est à dire l’ancienneté de ses titres de noblesse à travers les filiations familiales. Maintenant, avec Macron, il faut étaler ses quartiers de société civile. Avec les problèmes d’AOC (appellation d’origine contrôlée) et de traçabilité que ça comporte, problèmes qui ont fait trébucher plus d’un candidat macroniste en mai-juin. Alors, on a laissé tomber le « issu de » pour faire plus simple. En effet, aucun candidat ni de droite ni de gauche n’est jamais né dans une urne, nous sommes donc tous issus de la société civile. On a expliqué que « issu de » prêtait à confusion, et que les candidats macronistes aux législatives étaient tout simplement « des personnes n’ayant jamais effectué de mandat politique ». Six mois pour arriver à cette définition ! Les enfants des spéléologues sont ainsi devenus « les marcheurs ». Et exit la société civile (après les législatives).
        Cette histoire de société civile macronienne est symptomatique d’une certaine vision noir et blanc de la société française où les « élites » s’opposeraient au « peuple ». C’est cette vision qui a plané sur les élections de mai et juin. Mélenchon, Macron et Le Pen ont pourfendu les élites, chacun à sa manière (et à chacun ses élites), et ils ont remporté les élections. Ils avaient compris que taper sur des élites, c’est payant, beaucoup plus que de parler des « plus démunis ». Cela, le PS ne l’avait pas compris et ne voulait pas le comprendre: au PS, on n’est ni maso ni populiste. Est-ce dommage ?
        De nombreux commentateurs ont relevé que Macron a présenté aux Français « non pas une contre-élite, mais une élite alternative »: plus jeune et dynamique, car sans passé, et qui est issue des mêmes classe sociales. Il ne s’agit donc pas de l’opposition classique France d’en haut ≠ d’en bas. Pour rappel, la France dite « d’en haut », est celle des milieux dirigeants, des responsables publics et politiques, des réseaux d’influence, des experts, des milieux financiers, de la bourgeoisie. Elle est plutôt friquée et satisfaite. Elle s’oppose à la France « d’en bas » qui, elle, est insatisfaite. Comme on le comprend, cette « France d’en bas » est celle des Français râleurs, et donc grévistes, des fonctionnaires qui s’accrochent à leurs maigres privilèges d’ancien régime, de tous ceux qui attendent avec une furieuse impatience le vendredi soir, les vacances, et la retraite… Cette France « d’en bas » n’est pas celle d’E. Macron, et ce n’est évidemment pas à cette France-là qu’il pensait comme « la société civile ».
        Tout ceci est une épitaphe, une oraison funèbre pour « la société civile ». L’expression est maintenant morte et enterrée car aucun parti ne mettra à la porte plus de la moitié de ses élus lors des prochaines élections. C’était donc l’expression de l’année 17. Ne soyez pas tristes: les modes passent, rien de plus normal. Quel sera le mot à la mode au printemps 2022 ?
        Pour finir, une vraie-fausse citation: « Pour moi, ce n’est pas une élection, c’est un référendum. Vous devez choisir entre un monde quasiment en voie d’extinction, vieux, où ceux que vous avez nommés avant s’agrippent, et, le renouveau, le dynamisme que représente la République en marche ». Faux. C’était en réalité Beppe Grillo lors d’un meeting ce samedi 4 nov. à Catane (Sicile), pour le candidat du M5S, et non pas E. Macron pour les candidats LREM. (Quoique… Les législatives de juin ressemblaient furieusement à un référendum)
Pierre

PS. Macronien / macroniste ? « En politique, alors que « -iste » désignera le partisan, le militant, « -ien » sera attribué au courant, à la pensée formulée et théorisée. La plupart des grands hommes politiques ont ainsi eu droit à leur néologisme, passant, pour quelques-uns, du –iste au –ien: giscardien, gaullien, mitterrandien, ou chiraquien, ont ainsi succédé aux gaullistes ou chiraquistes. « Hollandien » n’est en revanche pas encore entré dans les annales. Ni, réellement, le « sarkozien », alors que le « sarkoziste » est bien répandu. » (Marc Arabyan, linguiste)

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