Les héritiers

parcoursup-570x321         L’année scolaire 2017 a été marquée par le ‘scandale’ des admissions dans le supérieur: un tirage au sort pour entrer dans les nombreuses filières engorgées de l’université, et un taux d’échec excessif en 1ère année. Bref, le monde politique a découvert la grande misère de l’université française. Devant le tollé provoqué par la découverte de ce secret de Polichinelle, le ministre a décidé une grande mesure palliative: la nouvelle plateforme d’inscription dans le supérieur, Parcoursup, succède à Admission post-bac (APB) en 2018, et les lycéens de terminale désirant entamer des études supérieures inscriront 10 vœux (contre 24 auparavant), sans les classer. Tout le monde a compris que le ministre va ainsi déplacer les problèmes (via un principe général de sélection à l’université) au lieu de les régler. La suite au prochain numéro…
L’origine du mal est incontestablement le taux d’échec: un étudiant de 1ère année qui échoue a occupé une place pendant un an, et il a couté beaucoup d’argent, pour rien, à la société. Il a aussi personnellement dépensé beaucoup d’argent pour rien, si ce n’est pour un échec ! Si on diminue le taux d’échec, on désengorge la 1ère année, et on économise de l’argent qui sera très utile pour entretenir les bâtiments et les équipements – qui en ont bien besoin –, et mettre enfin du p-cul dans les wc. Une année universitaire est en effet coûteuse: plus de 10 000 euros par étudiant, tout compris en moyenne. Tout cela est connu et parait logique, mais encore faudrait-il savoir pourquoi il y a autant d’échecs pour savoir comment y remédier.
Le taux d’échec en 1ère année est de près de 60%: en 2016, 40,1 % des étudiants inscrits en licence passent en 2e année et 27,5 % obtiennent leur diplôme en trois ans (39% sur 4 ans), avec de fortes disparités selon les universités, disparités qui prouvent qu’on peut mieux faire. Ces chiffres font comprendre pourquoi il y a encore quelques années, on parlait de ‘taux de survie’, ce qui a été jugé comme trop négatif, et remplacé par ‘taux de réussite’…. On estime que près de 30% des étudiants redoublent ou se réorientent vers une autre filière et recommencent donc une 1ère année, et qu’autant quittent l’université. Pourquoi ces échecs?
Généralement, ce sont les facteurs sociaux qui sont mis d’abord en avant en France. Rappelons qu’en 1964 parait « Les héritiers », une étude de Bourdieu et Passeron qui montre (entre autre) que les fils de cadres supérieurs de l’époque ont 42 fois plus de chances qu’un fils d’ouvrier d’entrer à l’université. Cette étude sociologique fait l’effet d’une bombe, et le ministre de l’époque comprend qu’il lui faut se résoudre à démocratiser l’université. La situation est meilleure maintenant puisqu’un fils de cadre supérieur a aujourd’hui seulement 4 fois plus de chances qu’un fils d’ouvrier d’entrer à l’université, mais quasiment 8 fois plus de chances de s’inscrire en Master ou en doctorat. Et aucune amélioration n’a été remarquée ces dix dernières années, selon l’Insee: l’ascenseur social universitaire est en panne.
Les jeunes restent donc majoritairement des « héritiers », et les statisticiens incriminent (à travers leurs statistiques) les parents: on peut lire que 45% des ‘décrocheurs’ sont enfants d’ouvriers, 30% enfants de divorcés et 22% avec un parent décédé… Bien sûr, ces chiffres sont présentés comme des corrélations et non des relations de cause à effet, mais ils présentent une vision infantilisante du monde étudiant. Vues de Norvège, ces statistiques sont proprement renversantes. Ici, un étudiant est un adulte et non pas l’enfant de ses parents. Il a plus de 18 ans, et on ne lui demande pas à l’inscription d’indiquer la profession de ses parents ni l’année de leur divorce. De même, contrairement à la France, la bourse d’étude ne dépend pas de la feuille d’impôts des parents. Et s’il ‘décroche’, on ne demandera pas pourquoi à ses parents. Enfin, ici, l’université n’est pas réservée aux jeunes: de nombreux étudiants sont largement adultes, ils ont travaillé un certain nombre d’années, puis senti le besoin de compléter leur formation.
Cet ‘héritage’ est une spécificité française qui commence bien avant l’université. On connait Pisa, l’étude internationale sur les compétences des élèves et les systèmes éducatifs, réalisée tous les cinq ans auprès d’un demi-million d’élèves de 15 ans dans 70 pays. Selon l’AFP, « Comme les éditions précédentes, l’étude Pisa publiée fin 2016 montrait que la France se situait dans la moyenne des pays comparables en termes de compétences mais notait, une fois de plus, le poids de l’origine sociale des élèves dans leur destin scolaire, bien plus que dans une grande partie des pays évalués ». Cette spécificité sociale française pose bien des questions, mais on est en droit de penser qu’on ne trouve que ce que l’on cherche. Ces statistiques laissent entendre que c’est la faute des parents, ce qui est reposant: le ministère ou les facs ne peuvent pas changer le nombre d’ouvriers ou de chômeurs en France; il s’agit bien d’échecs à la fac et non pas d’échecs de la fac; idem pour le collège et le lycée (et le ministère). Restons fatalistes, c’est reposant ! Un simple exemple le montre. Des recherches ont montré que les difficultés financières des étudiants influent sur le taux d’échec ou d’abandon. On peut classer ces cas comme ‘enfants d’un milieu peu aisé’ (cas social), ce qui permet de ne rien faire, ou au contraire, on peut s’attaquer au problème des bourses et prêt d’étudiants, ce qui est un gros boulot, qui coûtera cher mais qui risque de rapporter gros…
Vu de Norvège, c’est la politique de l’autruche. Ici, on sait que les universités peuvent faire quelque chose, que les échecs sont partiellement des échecs des universités, et qu’en maniant la carotte et le bâton, on peut les inciter à faire mieux. Ici, depuis 15 ans (« kvalitetesreformen »), une bonne partie du financement des université dépend des flux de sortie (10% du budget total de l’université pour les sorties avec diplôme) contre 16% du budget global pour les flux d’entrée (l’ensemble des inscrits). En d’autres termes, plus les étudiants réussissent, plus les universités disposent d’argent. En France, depuis la reforme de 2009, la part  dite ‘performance’ est seulement de 4% des seuls crédits d’activité, contre 60% des crédits d’activité pour les flux d’entrée. La ‘performance’ de l’enseignement correspond donc à moins d’1 % du budget global. On comprend que ce n’est pas assez incitatif en France: on ne va pas prendre la peine de s’intéresser aux étudiants et à leur réussite pour si peu d’argent, le jeu n’en vaut pas la chandelle. En Norvège, on souhaite améliorer encore les flux de sortie (qui sont de 60% en 1ère année), et on réfléchit à une nouvelle réforme carotte+bâton. Au contraire, la réforme des inscription en France (2018) vise sans le dire à réduire les flux d’entrée. Le ministre ne va pas jusqu’au bout de son raisonnement: il faudrait interdire aux enfants d’ouvrier et de divorcés de s’inscrire à la fac. Pour améliorer encore plus les flux de sortie, on pourrait interdire l’inscription aux garçons puisque les filles ont un taux de réussite nettement plus élevé, etc… Bien sûr, difficile de proposer des mesures aussi élitistes, discriminatoires et contraires aux droits de l’homme.
Comme on l’a vu plus haut, l’ascenseur social universitaire est en panne en France, et les statistiques à ce sujet sont proprement scandaleuses. Un enfant de cadre supérieur a encore 43 fois plus de chances de s’inscrire à l’Ecole normale supérieure qu’un enfant d’ouvrier. Les ministres n’ont, en fait, aucune envie de plus démocratiser l’université, car, au ministère, on est persuadé que démocratiser l’éducation provoque une baisse du niveau. On est aussi persuadé qu’améliorer les flux de sortie à la fac correspond à des diplômes au rabais, c’est à dire une baisse de niveau. Depuis plusieurs siècles, nos élites clament chaque année que le niveau baisse à l’école et ailleurs. Nos élites n’ont aucune envie d’améliorer les choses: ça ne concernera pas leurs propres enfants (leurs héritiers), et cela les obligerait à réfléchir… Bref, le ministère a préféré fêter à sa manière le cinquantenaire de mai 68. Merveilleux!

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