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OSTEHØVEL
      Selon le producteur de fromages Norske meierier BA, et selon Gyldendals store konversasjonsleksikon, cet instrument national a été inventé en 1926 à Lillehammer par un menuisier (c-à-d. un fabricant de copeaux). On peut se demander comment ils faisaient avant, pour le geitost. Comme cet ustensile ne fait pas partie de la panoplie de toute cuisine française, il peut y avoir quelques difficultés à traduire le mot qui le désigne. Selon les dictionnaires sur le marché en 2002, il s’agirait d’un « coupe-fromage ». L’un de ces dictionnaires précise qu’il existe même une traduction en français familier: « (hverdagslig) fromager,  m. »
          Ces deux traductions suscitent quelques réflexions:
1.   Les Français n’ayant pas de passé colonial, comme chacun le sait, ils ne penseront pas forcément à l’arbre tropical en lisant « fromager », surtout dans cette phrase de Hamsun (?): « Elle tenait le fromager dans sa main gauche ». Mais à quoi penseront-ils donc ?
2.   Quant à la traduction en français non familier, elle permet d’imaginer cette définition riche d’assonances: ‘le coupe-fromage norvégien permet non seulement de confectionner des copeaux pour les coupe-faim locaux, mais pourrait aussi servir de coupe-file aux Norvégiens faisant la queue au contrôle locaux des passeports’.
On peut constater que la plupart des Français de Norvège désignent cet ustensile comme « une raclette à fromage ». Nous n’avons pas fait d’enquête auprès des Suisse de Norvège pour savoir ce qu’ils en pensent; notons simplement que c’est l’inverse de « fromage à raclette »…
        Il était inévitable que cet instrument national soit érigé en principe, l’ostehøvelprincipp. Aucun dictionnaire ne donnant la traduction de ce mot composé, précisons pour le nouvel arrivé en Norvège qu’il s’agit d’une opération budgétaire pour réduire les dépenses: pour économiser, on réduit d’autant sur tous les chapitres, c-à-d. qu’on enlève la même tranche au fromage des pauvres (comme s’ils en avaient un) qu’à celui des riches. Notre raclette devient donc un instrument de cuisine budgétaire.
      L’expression peut donner des illusions: il s’agirait d’une tranche mince, et cela serait égalitaire. Dans la réalité, la raclette à fromage de ce principe est plutôt vécue comme un couperet de guillotine par de nombreux intéressés; et cela n’a rien d’égalitaire, car si les riches ne s’en aperçoivent pas trop, les pauvres sentent le couperet passer…
        Ceci étant précisé, comment traduire ? On peut observer que là où un premier ministre français dit lors d’un conseil « Je serai obligé d’imposer un sacrifice égal à tous les ministères », un premier ministre norvégien dira « Vi blir nødt til å bruke ostehøvelprincipp« . Le journal français du lendemain, lui, titrera par « Tour de vis général ». Alors, pour la traduction, optons pour « le principe d’un tour de vis pour tous ».

REKKEHUS
      Les traditions locales et la grande variété des constructions et des usages, en matière de logement, se reflètent dans un lexique riche et varié: maison, bâtisse, immeuble, pavillon, hôtel (particulier), manoir, folie, gentilhommière, castel, château, ferme, fermette, chaumière, masure, bicoque, cabane, hutte, abri, mas, bastide, cabanon, chalet, pied-à-terre, maisonnette… On utilise aussi un vocabulaire d’emprunt pour désigner certaines constructions exotiques: isba, gourbi, cottage, bungalow…
      Rekkehus est généralement traduit par « maison mitoyenne », ce qui correspond à un seul aspect de ce type de maison, et ce qui explique que de nombreux Français utilisent le mot norvégien pour en parler (« une rekkehus« ). En effet, d’une part rekkehus signifie liktbygde eneboliger i rekke (c-à-d. construites sur le même modèle, d’un seul coup), et d’autre part il ne s’agit souvent pas de maisons bordant une rue, en ville. L’expression ne correspond donc pas à l’image rétinienne, d’où la tentation de ne pas traduire. Dans certaines villes françaises, il existe des quartiers entiers qui sont construits en maisons mitoyennes, chacune avec leur petit jardin clôt sur la façade arrière, la façade avant bordant le trottoir de la rue. Le plus souvent, chaque maison est différente; mais on peut aussi trouver une très belle unité architecturale comme dans toute une partie d’Amiens, par ex.
          Les Belges utilisent aussi l’expression « maison de ville 2 façades » pour ce type de construction, et les annonces immobilières précisent souvent s’il s’agit d’une maison 2 ou 4 façades et si elle est « de ville » ou non. L’expression belge (maison 2 façades) semble donc mieux convenir. Puisque nous sommes en Belgique, profitons-en pour donner la traduction « belge » de vertikaldelt tomannsbolig: il s’agit d’une « maison jumelée », c.à.d. qui a été construite d’un seul coup et avec un mur commun aux 2 habitations (le mur mitoyen). Ce type de maison est peu courant en France.
          Pour la résidence secondaire (fritidshus, landsted), les Français emploient généralement le mot « chalet » pour hytte. Mais certains petits chalets très simples construits près de la mer correspondent mieux à l’image du « cabanon » provençal… Noter qu’au-delà de la caricature du cabanon en bord de mer, il en existe aussi sur les hauteurs de l’arrière-pays méditerranéen, et que le terme est très employé au Québec pour désigner des abris ou remises de jardin. « Cabanon » peut donc aussi convenir pour tout chalet très simple: on met l’accent sur cette « rusticité » en employant le mot.

ROMANTIKK, ROMANTISK
Ces mots étant souvent associés à l’image des Français dans la mythologie norvégienne, il est urgent que les membres de l’association se penchent d’un peu plus près sur ce qu’ils recouvrent.
      ‘Romantisk’ est traduit quelquefois par les dictionnaires par ‘romanesque’… Bien sûr, les Français qui débarquent en Norvège dans la valise d’un Norvégien ou d’une Norvégienne rencontrée en France ou ailleurs sont probablement un peu romanesques. Mais suite aux rigueurs du premier hiver ou aux difficultés d’adaptation à la vie d’Åndalsnes, la plupart s’aperçoivent que la vie en Norvège n’est pas un roman. Cette première traduction devient donc caduque à la fin du 1er hiver, pour beaucoup d’entre nous. Mais elle n’est pas erronée car le dictionnaire norvégien donne une seconde acception ‘2. rik på eventyr og spenning, svermerisk: en romantisk kjærlighetshistorie’ (l’exemple est plutôt ambigu: romantique ou romanesque ?). Quant à ceux qui ne sont pas arrivés dans une valise, qui étaient volontaires et conscients, et repartiront bientôt, ils sont certainement romanesques.
      ‘Romantisk’ est traduit aussi par les dictionnaires par ‘romantique’… Les Français seraient-ils romantiques derrière leur arrogance légendaire ? Serions-nous une association démocratique et romantique ? Ce serait pas mal, non ? Suivons de plus près cette piste…
D’après le Robert, romantique adj. = « Qui évoque les attitudes et les thèmes chers aux romantiques (sensibilité, exaltation, rêverie, etc) ». A priori, ça ne colle pas tellement avec l’idée qu’on se fait des pétroliers de Total ou d’autres groupes de membres, mais on se trompe peut-être à leur sujet. Côté norvégien, le dico donne pour le substantif: « idyllisk og spennende kjærlighet; stemningsfullhet: ekteskapet er ikke bare r. / måneskinn og r. » (constatation que le mariage, ce n’est pas de la tarte, même pour un romantique  -on ne vit pas seulement d’amour et d’eau fraiche-, et, que ‘clair de lune’ rime avec ‘romantisme’, c-à-d. un romantisme à l’eau de rose). Alors, ce romantisme des Français, serait-ce un romantisme à l’eau de rose ? Possible…       A propos de ekteskapet er ikke bare romantikk, notons que, selon un proverbe, ‘gammel kjærlighet ruster ikke’ (en traduction franco-locale: on revient toujours à ses premières amours, après quelques hivers) !
Concluons: nous sommes probablement des romantiques à l’eau de rose, sentimentaux et exaltés, et un peu romanesques.

SAFTIG
      Exprime toujours une qualité. Signifie juteux comme un fruit mûr, et par extension, fondant, moelleux, savoureux. De même que ‘juteux’ a le sens figuré de lucratif, fructueux, rémunérateur (un salaire juteux, un commerce/marché juteux, etc), saftig s’emploie aussi ainsi (saftig handel/gevinst/tall). Mais attention, en français une facture ou une amende peuvent être salées, et non pas juteuses (saftig bot/regning). Enfin, autre sens figuré de ‘saftig’: salé, grivois, scabreux (saftige uttrykk, saftig humor).
      Tout ceci ne pose pas de problème, mais on commence à se poser des questions quand on tombe sur ‘et saftig brød’ ou ‘et grovt saftig rundstykke’ car le pain ne peut être ‘juteux’, surtout pas en Norvège. Quand j’entends ou je lis cela, j’ai des flash-back, car le pain peut être juteux et même dégoulinant en France. Par exemple, les mouillettes de mon enfance: allez expliquer ce qu’est une mouillette à un Norvégien, et le plaisir de la tremper dans le jaune d’œuf ! Impossible, c’est trop exotique; il faut avoir vécu ce plaisir, et d’abord, accepter les œufs à la coque, bien coulants, et non pas mollets et encore moins durs. De même, combien d’entre vous osent tremper leur pain beurré dans la tasse de café au lait, le matin, devant des Norvégiens ? Je n’ai jamais osé le faire car je sais que ces Norvégiens me prendraient alors pour un demeuré ou un sauvage. Et ne parlons pas de mettre des bouts de pain dans la soupe… Non, il n’existe pas de pain dégoulinant ou même juteux en Norvège. Comme saftig s’oppose à ‘tørr’ (sec), on pourrait croire qu’il s’agit d’un pain qui n’est pas sec, pas rassis. Mais ce n’est pas le cas: un pain frais n’est pas forcément saftig. Je choisis donc de croire que c’est un pain qui n’a pas un goût de carton, comme certains pains norvégiens.
      Autre expression qui me pose problème: ‘en saftig biff’. Là, je laisse la parole à Barthes:
« Le sanguin est la raison d’être du bifteck : les degrés de sa cuisson sont exprimés, non pas en unités caloriques, mais en images de sang ; le bifteck est saignant (rappelant alors le flot artériel de l’animal égorgé), ou bleu (et c’est le sang lourd, le sang pléthorique des veines qui est ici suggéré par le violine, état superlatif du rouge). La cuisson, même modérée, ne peut s’exprimer franchement ; à cet état contre-nature, il faut un euphémisme : on dit que le bifteck est à point, ce qui est à vrai dire donné plus comme une limite que comme une perfection.
Manger le bifteck saignant représente donc à la fois une nature et une morale. Tous les tempéraments sont censés y trouver leur compte, les sanguins par identité, les nerveux et les lymphatiques par complément. […] Comme le vin, le bifteck est, en France, élément de base, nationalisé plus encore que socialisé ; il figure dans tous les décors de la vie alimentaire : plat, bordé de jaune, semelloïde, dans les restaurants bon marché ; épais, juteux, dans les bistrots spécialisés ; cubique, le cœur tout humecté sous une légère croûte carbonisée, dans la haute cuisine ». (Roland Barthes – Mythologies, 1956)
En Norvège, la viande est très rarement saignante, et, presque toujours un peu trop cuite, elle n’est plus juteuse: l’hygiène norvégienne veut que « Pass på at kjøtt er gjennomstekt ». Mais on la nappe de sauce et du jus de cuisson pour la qualifier de saftig. Avec nos steaks saignants, nous sommes probablement des sauvages manquant d’hygiène…
      Et pourtant, saftig est une toujours qualité nationale. On peut lire par ex., « Den norske makrellen er kjent for å være ekstra stor og saftig. » Qui aurait cru que ‘juteux’ est aussi culturellement marqué ?
PS: Proust trempait un madeleine dans sa tasse et non pas un bout de pain. Juteuse madeleine !

SPADE
    C’est comme une pelle, mais aussi comme un chat puisque ‘appeler un chat un chat’ se dit ‘kalle en spade for en spade’. La pelle norvégienne n’est pas vraiment une pelle (ni même un chat): elle a un manche court qui se termine par une poignée. Il faut donc se courber et se casser l’échine/le dos pour s’en servir, d’où les conseils des médecins de ne pas la manier trop longtemps, de ne pas en abuser sous peine de se retrouver aux urgences, puis en arrêt-maladie. En France, pas de pelle à poignée, ni de poignée de pelle. Une pelle française a un manche long, une lame arrondie et légèrement pointue à l’avant, on la pousse avec les jambes – surtout les genoux (se souvenir des exceptions: choux. bijoux, genoux, cailloux, hiboux)–, et on garde le dos droit quand on travaille avec: tout est dans le jeu de jambes. On peut pelleter ainsi plusieurs heures de suite sans se retrouver aux urgences. C’est donc une vraie pelle. Pas grand chose de commun avec la norvégienne. Il faut vraiment être norvégien pour qualifier de ‘pelle’ ce truc à poignée qui vous casse les reins vite fait bien fait. Aussi est-ce à regret que je traduis ‘spade’ par ‘pelle’, mais je n’ai pas le choix… Montaigne avait bien raison: ‘Pelle en deça de la mer du nord, erreur au delà.’

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